samedi 1 avril 2017

Katy Aphrodite - Mark Ryden


Katy Aphrodite, une huile sur toile d’une dimension de 86,4 cm sur 91,4 cm mettant en scène la chanteuse Katy Perry dans un décor idyllique, a été réalisée et présentée en 2014 au sein de l’exposition The Gay 90s West à la galerie Kohn de Los Angeles. 
L’artiste américain s’est également chargé de la création du cadre, qui, à l’image de la peinture, est méticuleusement travaillé, très détaillé. Son travail si j’avais à le qualifier, j’utiliserais des termes tels que hallucination, ésotérisme, onirisme, mystère, souvenirs d’enfance, paysages enchantés, tout cela savamment lié à la sauce pop. Un Walt Disney déjanté comme j’ai pu une fois le lire, une qualification que je trouve particulièrement juste, il parvient à marier l’innocence la plus pure avec l’effroi, la candeur avec la boucherie.

En s’appropriant les codes du kitsch, il propose une revisite caustique de l’histoire, tout en couleurs pastels. Il présente des sortes de mondes parallèles « peuplés d’enfants aux allures de poupées perverses, des animaux aussi mignons que mutilés, ou encore de monstres comiques et parfois terrifiants. Il a également collaboré avec des chanteurs tels que Michael Jackson en créant la pochette de son album Dangerous, les Red Hot Chili Peppers pour leur album one Hot Minute, ou encore l’écrivain Stephen King pour la couverture de son livre Desperation. 

Ce lien étroit avec la culture pop, la culture "mainstream" entre guillemets est tout à fait intéressant selon moi, et est à considérer. Entre eux il y a comme un jeu de ping pong : il met au service ses talents pour des chanteurs et écrivains grand public, et en retour tous les représentants de cette culture vont s’immiscer dans ses toiles, comme une sorte d’écho, ou plutôt même de miroir. Katy Aphrodite est à mon sens est tout à fait représentatif de son travail. 

Dans une scène qui semble comme hors du temps, Ryden mêle astucieusement une chanteuse profondément américaine avec des éléments provenant des folklores des quatre coins du monde. Un tableau que je qualifierai d’anachronique : une personnalité plus habituée des selfies, ici que nous retrouvons peinte. Cette scène apparait comme plutôt sobre, très paisible rappelant les  chefs d’oeuvres des maitres des temps passés, dont seule la couleur des cheveux de la jeune femme évoque ses clips très acidulés dans lesquels elle tourne habituellement. 

Ici, la chanteuse prend la pose, à la manière des muses des peintres d’autrefois. Ryden emprunte les codes, les clichés de la peinture classique pour introduire Katy Perry. 

Assise, adossée contre le tronc d’un arbre, elle fixe le spectateur d’un air absent, elle semble presque inerte. Son corps est anormalement maigre, contrairement à sa tête qui est immense, et ses yeux gigantesques qui nous fixent, des yeux cartoonesques qui peuvent rappeler la marque de fabrique des dernières héroïnes Disney, aux proportions qui défient les lois de la nature. 

Vêtue d’une robe extravagante, il est d’ailleurs à parier que la chanteuse en a déjà porter une de ce style dans la réalité, celle-ci est composée de fleurs de toutes les couleurs, qui contraste avec sa peau d’un blanc immaculé, presque cadavérique, comme les personnages des films de Tim Burton.

L’artiste dispose autour d’elle quantité d’éléments forts d’une symbolique : on y retrouve différentes allusions à la déesse Artémis, déesse grecque de la chasse. Prenons par exemple le scorpion, qui avant de devenir le 8ème signe du Zodiaque, il est celui qui par ordre d’Artémis piqua vivement au talon le fier Orion. On note également un de ses attributs, la biche. Toujours chez la mythologie greco-romaine, on peut observer le buste de la Vénus de Milo, statue à l’honneur de la déesse Aphrodite qui semble regarder d’un oeil mauvais Katy Perry. 

Ensuite, on peut remarquer des références directes avec la religion chrétienne, notamment avec la petite statue de la Vierge Marie, et d’une manière plus générale le lieu en lui même qui peut faire penser au Jardin d’Eden, ce lieu de délices, ce paradis sur terre pour Adam et Eve. Le mot Eden vient d’ailleurs de l'hébreu signifiant "fertilité, abondance, plaisir, délice ». Il est décrit dans la Bible comme un jardin toujours verdoyant, où poussent des fleurs et des fruits et où vivent des animaux pacifiques. Tout y est ! Même la coupe remplie de pommes, un clin d’oeil au fruit défendu mangé par Eve. 

Pour finir dans la description, on peu observer l’allusion aux cultures et rites orientaux avec le rat, un des signes du zodiaque chinois, et également ce monument en arrière plan, dont l’architecture rappelle celle des temples asiatiques. 


Le phénomène du star system n’est pas nouveau, de tous temps les foules ont admiré d’autres êtres : les gladiateurs romains qui étaient l’équivalent modernes de nos footballeurs, durant l’Ancien Régime la cour du roi ressemblait à un système de people… Ici, Rayden met en lumière ô combien les starlettes américaines se voient voué un culte par de jeunes adolescents qui les voient comme des modèles à suivre, presque comme des dieux en soi. La star américaine qui ferait l’objet d’une forme d’adoration nouvelle, des nouveaux dieux, allant presque jusqu’à remplacer les véritables religions : Katy attire ici tous les regards, c’est elle qui est au centre du tableau, là où les yeux se posent, elle est impressionnante. A côté d’elle, les représentations des religions et autres cultes font office de nains de jardin en quelque sorte. 

Je vois dans ce tableau une dénonciation de ce que peut être l’appropriation culturelle, un peu comme des gens le font au quotidien par exemple en possédant des petites statuettes de Bouda juste en guise de décoration sans connaitre la signification que peut avoir cette figure pour différents croyants. Ici, la vierge Marie est ridiculement petite, une potiche de jardin, de plus, le temple pourrait presque faire penser à un nichoir à oiseaux. 

Ce tableau est un pèle mèle, il détient un joli assortiment des différentes croyances du monde, représentées ici donc comme mineures, presque dérisoires. Au contraire, on incarne la super puissance du modèle américain qui tend à surplomber les autres cultures du monde entier en la personne de Katy Perry : c’est une déesse contemporaine, de par sa notoriété, son influence, son pouvoir. Elle a la grosse tête, comme dirait l’expression. 

Je trouve que cette oeuvre est très forte : Rayden prend un peu chez les chrétiens, emprunte chez les asiatiques, dérobe du patrimoine gréco-romain, rassemble le tout, fait un grand brassage, met tout ça au mixeur et BAM il en sort quelque chose de très plaisant, de très agréable à l’oeil. Exactement ce que font beaucoup de films d’Hollywood, ce qui rejoint mon discours sur l’appropriation culturelle. Pour rester sur Disney par exemple avec son film Hercule, qui déforme totalement le mythe du héros : Zeus est représenté comme un gentil père de famille fidèle, etc etc Tout est aseptisé, pour être abordable, divertissant et moral : on picore ici et là pour véhiculer encore et toujours plus le modèle américain, the american way of life à travers le monde : les films Disney doublés généralement dans plus d’une quarantaine de langues afin de maximiser la consommation, et donc les bénéfices. 


Ce rapport Stars / dieux est effectivement intéressant. De tous temps les nobles sont représentés à la manière de dieux en peinture, par exemple Marie Adélaide de France, une des filles de Louis 15, sous les traits de Diane. 
Le stars de nos jours elles aussi se revendiquent comme des êtres supérieurs : Madonna la Madone, Katy dans son clip Dark Horse qui joue les reines d’Egypte,… Des stars qui rivalisent d’extravagance et de débauche, comme les Olympiens qui menaient avant eux un train de vie hors du commun. 
Les stars faisant partie intégrante d’une nouvelle mythologie, sont les successeurs des mythologies antiques : même le titre est intéressant : il ne s’agit pas de « Aphrodite Katy » mais de « Katy Aphrodite » même dans le titre elle passe avant. Hollywood perçu comme un jardin d’Eden 2.0, un jardin d’Eden pop. 

Il s'agit là d'un thème récurrent dans le travail de Ryden, par exemple cette autre oeuvre de lui où l'on peut voir une petite fille prier religieusement Sainte Barbie. Un thème abordé aussi par d'autres artistes tels que Pierre & Gilles, que j’apprécie beaucoup pour leurs créations méta-kitsh, par exemple celle faite sur Zahia, dont le message rejoint un peu celui de Rayden. 


Même si le tableau peut au premier abord ne sembler que beau, décoratif, en grattant un peu le verni on peut découvrir un véritable message derrière, et pas des moindres.


Pignol Yaël - AS1



Ginny, ou le sort des oubliés



Ginny est un court métrage fort. Susi Jirkuff qui est, rappelons-le, artiste plasticienne réussit à dépeindre dans un temps très court ( moins de 5 mn) une société maussade et confuse. Ginny n’a aucune capacité d’empathie excepté pour ceux qui lui sont proches. Elle n’a aucune capacité de jugement non plus. Elle se laisse entraîner par le mouvement sans jamais avoir de regard critique. A la question du psychiatre « what do you think ? » elle répond « think ? » comme si le mot même lui était étranger.


Ce qui frappe dans ce court métrage, se sont d’abord les dessins quasi monochromes de Jirkuff  représentants des barres d’immeubles toutes semblables les unes aux autres. Elle nous dépeint les abords d’une cité labyrinthique ainsi que son intérieur délabré. Les dessins s’enchaînent parfois d’un rythme frénétique,  d’autres fois sur un rythme lent et mesuré. Les buildings se substituent les uns aux autres, une fenêtre apparaît ; parfois l’ombre du chat surgit, seul élément de vie. Ce qui interpelle également ce sont les voix. Les personnages ne sont présents que par le biais des voix off. Lente, chaleureuse et posée pour le psychiatre ; légèrement cassée, et zozotante pour Ginny. La candeur de sa voix frappe d’autant plus compte tenu de l’horreur du sort qu’elle et ses amis ont fait subir au chat. Ce chat jeté à quatre reprises du haut d’un immeuble afin de pouvoir capturer au mieux sa chute grâce à une caméra. La vidéo comme gag que l’on montre à ses amis, de manière décomplexée et déconnectée de ce qui se joue à l’écran.
Je trouve que Susi Jirkuff se saisit ici d’un sujet de société très moderne.  La jeunesse qu’elle illustre dans son court métrage est déconnectée. Déconnectée du monde qui l’entoure, déconnectée de tout savoir vivre, déconnectée des autres, déconnectée de toute forme de pensée. Elle n’a pas de but, pas d’objectifs, elle cherche à conjurer l’ennui. Et cela passe par la transgression : brûler l’ascenseur, brutaliser un chat. Mais cette jeunesse n’a pas conscience de la répercussion de ces actes en témoigne la dernière phrase prononcée par Ginny « mais il était vivant quand nous sommes partis ». 
Jirkuff ne porte pas de jugement, elle montre la situation telle qu’elle est. Le premier réflexe du spectateur est de s’indigner face au sort du chat martyr. Mais le sort de Ginny et de son ami Lee est tout aussi triste. C’est Ginny qui pointe du doigt cette situation injuste d’une société qui empêche son ami de travailler à cause d’un chat. Une société qui fait le choix du chat plutôt que de l’humain. Cette jeunesse sans avenir, sans perspective, sans réflexion c’est là qu’est la véritable tragédie du court métrage. Quel avenir pour cette fillette égoïste qui évolue dans cet environnement médiocre ? 
Susi Jirkuff nous parle des oubliés de notre société. Ils paient leurs impôts, font  partis de notre système, votent ; mais nous détournons le regard par horreur de ce qu’ils nous inspirent. Elle dénonce une humanité en danger.



Adèle Lagarrigue




Ginny, de Susi Jirkuff est un court métrage très sobre et pourtant très riche. Au rythme de la voix espiègle de la petite Ginny, nous voyageons dans sa banlieue. Ici, on ne s’embarrase ni de personnage, ni de mouvement, ni de fantaisie dans l’expression picturale du récit. Des barres grises et c’est tout. 

De manière très efficace, Jirkuff nous immerge dans une banlieue anglaise. Si on suppose qu’il s’agit d’un décor britannique c’est parce que l’accent de la petite fille nous oriente, mais entre ces dessins et la banlieu française, finalement c’est la même chose. Des même batiments sur des planches de dessins qui se ressemblent toutes, c’est avec simplicité que l’artiste attire notre attention sur la monotonie et la froideur de ces quartiers. Le dédale de béton est le théatre de l’ennui, de la lassitude, et de leurs conséquences. Ginny raconte le supplice d’un chat avec une légèreté qui nous aggresse. Comme si il s’agissait d’une simple filouterie, la petite fille énonce étape par étape la mise en place du lancé de chat. 

Dans cette courte entrevue avec un psychologue, Ginny donne vie au cauchemar de milliers de personnes. Elle et ses amis jettent un chat du haut d’un immeuble à quatre reprises pour s’amuser. On ne peut pas ignorer la fascination grandissante pour les chats qui envahie notre société. Les petits félins reignent sur internet et plus précisément sur les réseaux sociaux. On peut difficiliment passer une journée sans voir défiler des vidéos de chatons « trop cute » ou de gros matous déguisés en pirate. En faisant d’un chat la victime de l’ennui, Jirkuff porte un regard très critique sur l’organisation de notre société. Les chats sont surexposés, ils deviennent des chefs d’entreprise et de véritable star. Et dérrière les écrans où les chats sont sacrés, les jeunes des banlieues sont invisibles. La petite Ginny a été chargée de capturer le lancé de chat avec le téléphone portable qu’elle a volé à sa mère. Puisqu’il faut un chat pour être vu, ces jeunes vont essayer désespéremment de filmer celui-ci. 

Avec maladresse et décallage, ils tentent d’exister et de laisser une trace dans ce monde. A demi-mot, elle pointe un « double standard » dans l’appréciation de la situation pour laquelle Ginny est entendue. Car la sentence de Lee est trop sévère pour Ginny. Il est rejeté dans une spirale misérable dont il avait réussi à sortir et c’est, en effet, très injuste. Mais les dommages causés au chat, et à ses propriétaires, est terriblement cruel. 

Face à cette situation, on ne parvient pas à trancher. Ginny nous pousse à questionner notre regard sur la jeunesse oubliée des banlieues. Jirkuff appuie avec force la subtilité de la situation de la petite Ginny. Son propos contraste avec l’image des banlieusards  montrée par les médias qui est bien souvent manichéenne et superficielle. 

Orane Caens

Opeth - Sorceress

     Le metal n’est pas qu’un genre musical basé sur une violence sonore et des cris gutturaux. Et le metal progressif, réputé pour être plus « cérébral », n’est pas qu’un genre alambiqué centré sur la virtuosité et la complexité d’écriture. Parfois, c’est aussi une musique sensorielle, capable de nous envoûter sans que l’on se demande où est passée la pulsation ni où est enterrée la simplicité.


Qu’on se le dise d’emblée, ce n’est pas le genre de musique sur laquelle on aime taper du pied et faire voler ses cheveux en cadence, avec en option une bière à la main. Opeth, c’est avant tout une musique sombre, tantôt empreinte d’un lyrisme amer, tantôt marquée d’une noirceur exaltée, toujours changeante et insaisissable d’un morceau à l’autre. Plutôt appropriée donc pour se plonger dans une intense réflexion sur sa condition humaine que pour se défouler dans les pogos avec ses potes.
Le 30 septembre 2016 apparaît dans les bacs leur douzième album, Sorceress, au visuel frappant et même plutôt fascinant qui le détache de la plupart des autres albums de metal (dont les nuances, ne nous le cachons pas, varient en général du noir clair au noir foncé). Il est composé d’une douzaine de morceaux qui alternent les ambiances, les caractères et les influences ; ainsi qu’un deuxième disque comportant des enregistrements live et des bonus tracks.

Jusqu’ici, Opeth avait toujours gagné le pari de ne jamais se répéter. Un pari qui, sans grande surprise, est une fois de plus remporté. Difficile de rattacher cet album à un genre précis, ce serait le réduire considérablement. Chaque morceau possède son esthétique propre et s’inscrit dans un ensemble varié et contrasté. L’immersion est efficace avec « Persephone » qui nous ensorcelle déjà par son doux lyrisme, entre mystère et mélancolie. Les solos de « Chrysalis » semblent provenir tout droit du rock progressif des années 70, à l’instar de « Strange Brew » qui pourrait avoir été écrit à la même époque. « Era » nous rappelle même la folle énergie de Deep Purple. Et pourtant, à des milliers de kilomètres de là, « The Seventh Sojourn » nous fait voyager avec des sonorités orientales qui n’ont rien de metal et qui font même appel à une section d’instruments à cordes.

Sorceress est donc un album à multiples facettes, et par-là même une proposition très séduisante. Difficile en effet de ne pas trouver satisfaction parmi cette grande diversité d’ambiances. Un fil rouge tout de même, puisqu’il ne s’agit point d’une compilation de morceaux hétérogènes : outre la planante mélancolie qui traverse tous les titres, la principale caractéristique de cet album est sans aucun doute son emprunt aux sonorités très vintage du rock progressif des années 70. Les nappes d’orgue, les mélodies audacieuses et les parties de guitare lyriques sont autant de clins d’oeil très marqués en direction de Yes ou de Camel.
Il s’inscrit également dans une problématique déjà présente à l’époque du rock progressif : l’équilibre entre une musique complexe et une musique divertissante. À force d’aller toujours plus loin dans la technique et la virtuosité, les morceaux risquent de devenir difficilement appréciables. Pas évident d’en retenir une mélodie ou même de ressentir la pulsation. Une problématique propre au rock progressif donc, et qui reste d’actualité au sein de son descendant, le metal progressif. Pourtant, Opeth nous livre une musique qui puise dans les sonorités et les rythmiques du genre sans pour autant tomber dans une complexité exacerbée.

Le groupe suédois nous offre donc un album d’une grande qualité et confirme sa place au sein des meilleurs représentants du metal progressif. Leur musique est à la fois riche et envoûtante… on peut le dire, ensorcelante.

Par Coline Longo – AS3

To be ou la vanité

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L'art contemporain est aujourd'hui assimilé à un art lié à l'argent et au système économique. Et pourtant en voyant certaines œuvres, cela peut porter à confusion et contredire cette vision de l'art. Toute œuvre d'art est créée à partir d'une idéologie et développe un point de vue, sur un sujet sur lequel l'artiste à vraiment envie de s'exprimer. En art contemporain c'est la même chose.
Hugues Amblard fut exposé à Art Up 2017 à Lille et est encore exposé à Nimes à la Bueno- Home Gallery. C'est un artiste contemporain qu'il faut absolument découvrir et qui vous fera apprécier son art. C'est un artiste peintre, utilisant différentes techniques, comme l'acrylique ou la gouache. Il est diversifié dans sa technique artistique, rendant chacune de ses œuvres uniques.
Des peintures, il en a fait, mais une sort du lot, de ce que j'ai pu observer lors de la foire d'art contemporain. Il s'agit de celle intitulée: To be or not to be, non ce n'est pas Shakespeare qui a peint cette toile, mais bien Hugues Amblard. Si vous pensez que l'artiste emprunte juste ces simples mots pour donner un titre à son œuvre, vous vous trompez.
Le protagoniste de cette toile, est un singe qui a pris le place d'un humain. Quand j'ai dit, que cette œuvre m'avait interpellé, je pense surtout que c'est ce personnage, à la fois animal et humain qui m'a subjugué. On passe là, parmi des œuvres comme les peintures et la sculpture, mais cette peinture, cette gouache sur toile, datant de 2016, a la force animale et un regard dans lequel, les yeux du spectateur se plongent. Le protagoniste vous interpelle, sans parler, mais la puissance de son regard est porteur de voix. On resterait volontiers devant cette œuvre pour écouter une voix, qui pourtant reste sourde.
Entre peinture et cinéma, le cœur de l’artiste semble coupé en deux, mais lui ne s’arrête pas là, il réunit sa passion pour ces deux arts, dans ses toiles et particulièrement dans celle-ci. L'un est un art de l'image en mouvement, l'autre celui de l'image fixe, immortalisant un moment d'une vie pour toujours. Mais cette différence n’arrête pas Hugues Amblard. Par le halo de lumière, semblable à l'objectif de la caméra, le primate devient acteur d'une scène figée et immortalisée. D'un autre coté, le peintre donne comme titre à son tableau, celui d'un film de Ernst Lubitsch: To be or not to be. Ce réalisateur de renom, dans sa comédie se moque d’Hitler et de sa vanité.
La vanité, voilà un sujet qui revient encore et encore dans nos vies. Dans l’œuvre de Shakespeare, Hamlet, dont le titre de cette peinture est directement emprunté, n'est autre que l'exemple parfait de la vanité des hommes. D'un coté, il représente la vanité d'un point de vue de la satisfaction, cherchant à tout prix à venger son père, d'un autre il est entre deux feux, en se demandant si cela n'est pas vide de sens, donnant suite au second sens de la vanité. Mais que représente plus la vanité des hommes, si ce n'est la nature morte? Certes, en peinture, une corbeille de fruits et des cranes d'hommes sont des éléments devenus plus que banals dans cet art. Hugues Amblard s'en moque, il fait un clin d’œil à la fois au cinéma, de part cette représentation digne d'une scène de film, mais aussi car il s'agit d'une image fixe, et le cinéma est une succession d'images fixes. L'hommage à la peinture, lui est visible par cette nature morte.
Il nous fait poser la question, nos vies ne sont elles pas dénuées de sens? L'homme n'a de plus grande crainte que de celle de mourir, le primate tient un crane humain dans sa main et s'appuie dessus de telle façon à nous dire: «j'ai dompté la mort, je suis devenu plus qu'un être humain», je n'ai pas peur de mourir. Si aujourd'hui, nous sommes les êtres les plus évolués que notre planète a connu, nous avons des hôpitaux et une espérance de vie plus qu'honorable. Cependant l'homme n'arrive pas a se contenter de cela. Il veut toujours aller plus loin, trouvant de nouveaux besoins à satisfaire. Cette toile renvoie à la notion du bonheur.
Dans le travail de ce peintre, la présence humaine s’efface par la présence de la figure du primate. Tout cinéphile y verra, un lien avec le livre de Pierre Boule, La planète des singes et de ses adaptations cinématographiques. L'artiste réalise une véritable mythologie où l'homme n'a plus sa place, si ce n'est que par la présence des meubles et des vêtements. L'animal étant devenu le seul maître de notre monde. Il ne faut surtout pas oublier que l'homme avant tout était un animal, un primate comme celui de ce tableau. Le singe est notre plus proche cousin. Si l'homme n'est pas
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présent à l'image sur cette peinture, il est se trouve quand même devant nous avec cette toile. Et si la vanité, selon l'artiste n'était pas ce qui faisait de l'homme, encore un animal. Pour satisfaire tout ses besoins l’être humain est prêt à tout, mais en faisant cela il se condamne à mort. Je veux dire par là, que le lien entre ce personnage animal, le film de Ernst Lubitsch, le titre de cette peinture et Hamlet, tout revient à la vanité. Dénonçant la folie humaine, et son coté animal, comme avec Hitler, qui a cherché a devenir le maître du monde en détruisant toute un peuple et en faisant des morts innombrables, il n'y arrivera pas et mourra. Hamlet, lui veut venger son père et reprendre le trône, se pendant, sa soif de vengeance le conduit à la mort.
Et oui, se primate semble être le reflet du spectateur qui le contemple, faisant interroger cette personne sur comment, elle va agir dans sa vie face à la vanité humaine et de notre monde.

Paul Delomelle 

Vaysha l'aveugle... c'est ainsi que tout le monde l'appelait

Vaysha l’aveugle porte bien son nom, elle qui ne peut voir que le passé ou le futur devient aveugle en ne pouvant vivre dans le présent. Son don hors du commun se révèle être une malédiction puisqu’elle vit dans deux temporalité différentes que personne d’autre ne peux voir. Theodore Ushev nous livres une histoire poétique qui parle de notre incapacité à vivre au présent.
Fort d’une esthétique particulière, Vaysha l’aveugle vient faire écho à l’expressionnisme allemand avec ses personnages d’un noir très prononcé, puissant et ses déformations de corps exagérées qui donnent un aspect sombre et inquiétant au court-métrage, comme dans Nosferatu de Murnau (image 1). Cet expressionnisme vient se confronter à un aspect post-impressionniste qui pourrait nous évoquer La Nuit étoilée de Van Gogh notamment sur l’animation du ciel, qui a l’aspect d’une mer agitée (image 2).



Image 1

Image 2
L’utilisation de la linogravure numérique permet de voir chaque image de façon différente, avec ce choix d’animation Ushev revient aux prémisses du genre. Chaque couleur étant animé séparément, de nombreux détails changent et nous regardons attentivement chaque images défilé devant nos yeux. Nous nous perdons dans les détails, les décors et les personnages qui, parfois en devenant transparent nous laisses voir les nombreuses couches de l’image.
Nous découvrons une beauté étrange et mystique avec Vaysha l’aveugle, non seulement dans les images mais également avec la bande son. Un son au présent mais une image au passé et au futur. Vaysha ne vit le présent qu’a travers les sons qui l’accompagnent.
Le film est porté par une forte réflexion sur le temps, un passé qui nous hante, un futur qui nous obsède et un présent qui disparait. Vaysha ne pouvant réellement vivre à cause de sa malédiction, tombe dans l’enfermement. Une réalité déjà vu, beaucoup présente dans les films. En se focalisant seulement sur le passé ou le futur, on ne voit plus, on ne vit plus, nos émotions nous emmènent dans un autre temps et nous nous enfermons avec lui jusqu’a disparaitre.

Pour clore ce voyage spirituel la voix de Caroline Dhavernas nous invite finalement à voir avec les yeux de Vaysha. Ce moment d’interactivité nous laisse en questionnement existentiel : « Est ce que nous regardons le monde avec les yeux de Vaysha l’aveugle? »

Sidonie Colleit  

Good Morning ou le réveil nécessaire

   Songe ou cauchemar? Espoir ou désillusion? Voilà toute l’ambivalence de Good Morning. Par sa réalisation en noir et blanc assez percutante et son discours porté par Kamau, il nous plonge dans un monde, notre monde, qui ne sait plus comment fonctionner.
Porté essentiellement par la figure de l’enfant, le court-métrage de Michael Marantz donne pour une fois l’opportunité à la jeunesse d’avoir une voix. C’est en partie à eux qu’est adressé le « Wake-up! » si pressant de KAMAU, comme s’il était urgent d’agir et que seuls eux avaient le pouvoir de changer les choses. La répétition de certains mots ne fait que renforcer cette impression. L’innocence est remplacée ici par la determination et l’action. Les gros plans sont intelligemment employés, laissant toute la dureté mais aussi l’épuisement, transparaitre sur les visages. C’est aussi les jeunes qui, mains dans la main, avancent au milieux d’hommes et femmes d’affaires, dans les rues de Wall Street. Dans cette séquence là, le décalage entre les générations et les milieux sociaux est encore plus palpable. Les personnes adultes et aisées reculent sans se voir alors que les jeunes d’horizons différents eux, avancent ensemble de plus belle. Cela met en exergue une élan, une force nouvelle. Malgré les « grands » qui peuvent leur barrer la route, les « petits » persévèrent pour atteindre leur but: la liberté, la reconnaissance et surtout l’unisson. De ce fait, Michael Marantz nous place du point de vue des jeunes plutôt que ceux des adultes. Les plans en plongés sont préférées lorsque les adultes sont filmés alors que pour les jeunes, les plans poitrine sont privilégiées. On peut y voir ici comme une métaphore sur les minorités, quelles qu’elles soient, face aux plus influents. Ces minorités doivent se battre si elles veulent survivre dans ce monde. Cependant il n’est pas question ici de haine envers l’autre, mais plutôt comme le dit très justement KAMAU de « … Conquer every fear of difference with study, understanding, and gratitude … ». Finalement c’est un véritable appel à la paix, à l’acceptation et à l’espoir d’un avenir meilleur.
D’autre part, la musique, composée par Michael Marantz, joue elle aussi un rôle majeur. Elle est à l’image du texte de Kamau. Plutôt intrigante au début puis progressivement une certaine tension se fait ressentir. On atteint alors l’apogée et la phase de prise de conscience démarre. Elle coïncide avec l’appel de Kamau à se réveiller et à agir. La musique accentue le sentiment d’empressement et de gravité. Ce film, aux allures de clip-vidéo, a une raisonnance particulière puisqu’il est sorti peu de temps après l’investiture de Donald Trump aux Etats-Unis. A l’heure où le racisme et l’intolérance sont de plus en plus banalisés, il est bon d’avoir ce genre de piqure de rappel. Qui que nous soyons, nous sommes des êtres humains, « Regardless of its casing, regardless of its color of its gender, of its belief ». Faire de nos différences une force.

Alors oui, les temps son durs, le moral plus bas que terre et l’avenir incertain. Mais il ne faut pas se laisser abattre car l’espoir vient s’immiscer tant bien que mal dans ces sentiers obscurs. Good Morning cristallise cet espoir. Le temps de ces deux minutes, les images de Michael Marantz, appuyées par le texte poignant de KAUMAU nous conjurent de nous « réveiller » et d’agir pour construire monde meilleur.

 



-Sara PROFFIT - AS3

Saez / Vieux con

Damien Saez et moi, c’est une histoire d’amour – ou d’amitié – à sens unique. Une histoire d’amour sous-entend toutes ces choses : coups de cœur, coups de colère, instantanés  de velours, désillusions, ruptures. Elle a commencé en ma prime adolescence et m’a longtemps suivi. Alors que je découvrais ses premiers albums – Jours étranges, God blesse, Debbie et le triple disque Paris-Varsovie-L’Alhambra – avant que ne sorte J’accuse, je chantais déjà comme un fou perdu chacun de ses chants, enfermé dans ma chambre de jeune con ; poussant des gueulantes contre l’amour, qui souvent m’écœurait, et contre ce monde sur lequel je me heurtais tel un papillon de nuit grésillant comme une ampoule sous les parois d’un abat-jour. Saez m‘éclairait. Il me faisait pleurer, parfois, me consolait : face à combien de mes « putains » Putains, vous m’aurez plus m’a-t-il durci le cœur ? 

Puis, le soir, je suis sorti de ma chambre. Alors que tournaient de bouches en bouches les premières bouteilles d’ivresses lycéennes,  j’ai rencontré d’autres « saeziens » (comme on s’appelait alors entre « fans »). Ensemble, on imposait parfois, contre l’avis de la majorité, une ou plusieurs musiques de celui que l’on adorait et qui était tant détesté. Je me souviens d’une fois (mais je sais avec certitude qu’il y en a eu d’autres) où, n’ayant su convaincre ses plus farouches détracteurs, nous nous sommes éloignés dans le jardin, ivres d’alcool et de jeunesse, avons formé une ronde, mêlant nos bras et nos épaules, liant nos fronts aux fronts des autres, et avons chanté. Unis dans la musique que débitait timidement l’un de nos téléphones, nous avons chanté tous ensemble ces paroles que l’on avait bues tant de fois seuls, comme des assoiffés. Nous étions les plus « saeziens » de tous les « saeziens », et il me semblait alors que j’étais le plus pur d’entre eux.   

Ces instants étaient magiques, nous nous sentions magnifiques. Nous l’étions peut-être. Et tandis qu’un vaste sentiment de bonheur et d’adoration nous submergeait, les autres disaient de nous que nous étions dépressifs. Tiens donc. Et pourquoi pas, après tout ? Celui souvent décrié comme étant un écorché vif avait sur nous, sur moi, plus d’influence que personne d’autre n’en aurait jamais. Je voyais le monde à travers le filtre de ses musiques, j’adoptais sa pensée. Et, parce qu’à cet âge là on veut refaire le monde, son désamour de la société, son anticapitalisme, sa poésie et moi étions sur la même longueur d’onde. Peut-être grâce à lui, je suis tombé amoureux. Du chant, de la poésie, de l’écriture. Et même si je ne chante plus beaucoup, qui sait celui que je serais aujourd’hui si la musique de Saez, au lieu de me taper dans le cœur, m’avait tapé sur les nerfs ? 

D’autres albums sont venus. Ils ont traversé à mes côtés, fidèles compagnons, mes années de lycée : J’accuse, le triple album Messina puis, enfin, Miami, en 2013, quelques mois avant l’obtention de mon baccalauréat. Aussi sûrement que je connaissais chacune de la centaine de ses chansons sur le bout des doigts (dire par cœur serait plus juste), Saez ne m’a jamais déçu. Pas même avec son album Miami, dont le changement de style en a dérouté plus d’un. Quand j’obtenais en juillet 2013 mon baccalauréat, je croyais être, définitivement, le plus « saeziens » de tous les « saeziens ». 

Lorsqu’en juin 2016, sortant d’un mutisme de trois années, Saez annonçait son nouveau projet, l’ambitieux Manifeste, il me semblait qu’une vie s’était écoulée depuis Miami. J’avais changé, j’avais grandi durant ces trois années et Saez s’était ineffablement effacé de ma vie. Je ne l’écoutais plus et, par lassitude, comme on oublie une relation que la mort de la passion a fini par tuer, je l’ai, peu à peu, oublié. C’est donc avec curiosité plus qu’avec enthousiasme que je suivais de loin l’évolution de ce nouveau projet auquel je n’adhérais pas : devenir « manifestant » moyennant soixante euros que je n’étais pas prêt à débourser parce que, d’une part, Saez restait flou quant au contenu concret du Manifeste et, d’autre part, je voulais éviter une possible et première déception. 

Ma réticence à adhérer au Manifeste s’est avérée prophétique lorsqu’en décembre 2016 l’album Acte I Manifeste : L’Oiseau liberté & Prélude Acte II m’a profondément déçu. Est-ce parce que Saez promettait beaucoup avec ce projet artistique, allant jusqu’à parler de « Nouvel Art », qu’il définissait ainsi :
« De jour en jour, de culture en poésie, de papier en lumière, de tableaux en tableaux, de mots en mots, le Nouvel Art n'est pas un Art il est l'art des Arts, Artisanat de tous les Arts. Il n'est pas la viande bon marché, pas le mot désacralisé, il n'est pas la réalité, il est l'Art réalité. Poésie résistante.
Le Nouvel Art est en mouvement, grammaire et conjugaison de toutes les Créations. Il commence en juillet pour se finir l'autre juillet. De l'été à l'été se dévoilera le Manifeste, comme une dentelle dénude la vérité humaine. » ?

Pour la première fois, j’ai trouvé Saez niais. Parce qu’il voulait rendre hommage aux victimes des attentats qui ont secoué la France en janvier et décembre 2015, Saez a tenté de mettre des mots (comme tant d’autres) sur l’innommable : il a donc écrit sur une pente glissante et quand je l’entendais chanter « Tous les gamins du monde charbon sur du papier / Dessineront toujours ton visage ô liberté » ou « Ils peuvent assassiner nos corps mais pas nos âmes / Le souffle du néant n’éteindra pas la flamme » (Tous les gamins du monde), je me disais que la foule hypocrite des quatre millions de personnes manifestant le 11 janvier 2015 en brandissant une pancarte « JE suis Charlie » aurait pu chanter la même chose ; et moi, la foule, je ne lui fais pas confiance. Comment peut-il écrire, me demandais-je, à l’heure où les libertés sont dangereusement menacées (et pas uniquement par l’intégrisme religieux) et méprisées au profit de la sécurité, que tous les gamins du monde dessineront toujours « ton visage ô liberté » ? De quel droit, me demandais-je encore, nommait-il « frères » les victimes du Bataclan (« Ces gens morts au combat d’avoir juste été frères », Mon Pays je t’écris), les réduisant à ce qu’ils n’étaient pas forcément, faisant fi de leurs individualités et de ce qui pouvait, malgré tout, les séparer ? Saez aurait pu chanter « Je suis Charlie » que ça ne m’aurait pas surpris. Outre le propos que je trouvais naïf (et ce même si cette naïveté était assumée), je trouvais pauvre cette guitare qui se voulait sobre, et inhabitées ces rimes que je jugeais faciles. Il en est allé de même pour l’ensemble de l’album, seul le thème La Lutte, uniquement instrumental, paru en dehors du disque à la même période, échappait à mon jugement négatif. Ainsi, ce que je préférais désormais chez Saez, c’était quand il se taisait.

Néanmoins, si tout n’est pas à sauver dans cet album, rien, dedans, n’est à jeter : si Saez n’avait pas fait cet album hommage-et-coup-de-gueule (contre la société française actuelle et ce que l’on pourrait nommer sa « déculturation » : « Reprend tes esprits triste peuple perdu / On fait pas des bouquins pour se torcher le cul »), je lui aurais sans doute reproché de ne pas être là où on l’attendait. Car où attendre l’auteur de Jeune et Con (Jours étranges, 1999) dont les paroles ont aujourd’hui une résonnance déconcertante, si ce n’est au tournant de la lutte pour la liberté et la connaissance ? : « On va bien s’amuser dans cet état d’urgence / Alors on va danser, faire semblant d’exister / Mais qui sait si on ferme les yeux, on vivra vieux ». 

De celui qui refuse la télévision, de celui qui n’est pas rogné pour passer à la radio, de celui qui a quitté sa maison de disque pour devenir indépendant, de celui qui, en somme, ne fait pas le jeu du « show-biz », qu’attendre d’autre que les cris de rage d’une lutte qu’il mène depuis ses vingt-deux ans ? Damien Saez n’a pas la langue dans sa poche et ne l’aura probablement – et heureusement – jamais, comme le prouvent la totalité de ses albums et un événement qui, quelques semaines avant la sortie de L’Oiseau Liberté, l’a mis hors de lui. Suite à la divulgation du début de toutes les chansons de son album par Amazon, le chanteur a publié un texte (supprimé ultérieurement) sur les réseaux sociaux dans lequel il s’en prenait violemment au site marchand ainsi qu’à l’ensemble de la société de consommation. Si sa réaction paraît excessive, c’est justement parce que Saez pointe du doigt une chose qui nous paraît normal, à laquelle nous sommes habitués. Quoi de plus normal que d’écouter des extraits de chansons sur un site marchand ou des chansons entières sur des sites de streaming, sans penser au long travail des artistes qui peinent à être dignement rémunérés par ces plateformes intermédiaires ? « T’as sans doute plus l’habitude société, mais chez moi on ne crache pas sur l’art ». Appelant au boycott d’Amazon (« Je demande à tous ceux qui ont commandé leurs disques sur Amazon de se les faire rembourser sonnante »), Saez s’en est également pris (et c’est sans doute une des raisons pour lesquelles je n’apprécie guère L’Oiseau Liberté) à tous ceux qui n’avaient pas adhéré au Manifeste, dans ce qui ressemblait à un pathétique délire égocentrique (« Si je crois les poètes ne sont plus de ce temps / Si je suis le dernier alors dis à quoi bon ? », Le dernier disque) : « Merci à tous ceux qui ont pris le Manifeste, […], que le monde des autres crève la bouche ouverte », « ceux qui, pauvres d’eux, n’avaient pas 60 euros à mettre… ». 

Regrettant visiblement ce déversement de haine à l’encontre de ceux-là mêmes qu’il appellerait « mes frères » s’ils étaient morts assassinés, Saez lui-même et son projet artistique furent mis devant leurs nombreuses contradictions. Comment peut-il prétendre être du côté du pauvre, du travailleur, et insulter ainsi ceux qui n’avaient pas soixante euros à mettre dans son Manifeste obscur ? Comment peut-il sérieusement parler de résistance et fermer ainsi ses portes à ceux qui n’ont pas le sous ou qui, plus simplement, n’avaient pas envie d’y adhérer mais seraient peut-être curieux d’écouter ce que le poète a à leur dire ? Avec son Manifeste, nous sommes loin d’une conception d’une idée à partager, à propager, d’un appel à la résistance à murmurer à l’oreille des français. Paradoxalement, s’il est honorable de sa part d’exiger une rémunération digne de son travail et de ne pas le livrer en pâture au téléchargement illégal ou à l’écoute en streaming, interdire la diffusion de ses musiques sur l’internet réduit l’impact potentiel de son œuvre et paraît dénaturer ses propos sur la marchandisation de toutes choses (ou, du moins, soulève une problématique complexe) : il faut payer pour écouter un artiste anticapitaliste (pour qu’il puisse vivre) mais nous pouvons écouter gratuitement les artistes que le capitalisme produit.  

Fin février 2017, précédant la sortie le 10 mars de son troisième triple album, Lulu, trois titres sortent sur le Manifeste et fuitent sur Youtube, pour le plus grand bonheur des « non-manifestants » ; trois titres qui ont rallumé en moi la flamme qui s’était éteinte avec le temps, promettant un album de qualité. Un Rue d’la soif jouissif, rock aux sonorités bretonnes et énergique, qui fout le punch, et un Château de Brume doux et mélancolique dans lequel la voix de Saez est simplement accompagnée d’un piano (« Dans mon château de brume / Juste en-dessous la lune / Je suis princesse parfois / Mais dis-moi princesse de quoi ? »), rappellent que ce que le chanteur sait faire de mieux, c’est encore de la musique, qu’elle soit rock ou acoustique, gueulante ou poétique. 

Le premier disque de ce triple album, Mon Européenne, s’ouvre sur Guantánamo, une musique dans laquelle Saez chante, pour la première fois, en espagnol, ce qui confère à cette ode à la liberté des airs de chant révolutionnaire cubain. Le reste du disque s’inscrit dans une veine plus rock (du moins, si ce n’est dans sa musique, dans ses propos radicaux) où Saez déclame son humanisme (« Tu sais moi mon Européenne / Elle a pas vraiment de frontière / Son corps c’est la planète entière », « Je suis drapeau quand il est blanc »), s’attaque aux multinationales, à la guerre au Moyen-Orient (« Quand y’a du pétrole faut qu’ça tombe sur des pays pauvres, des gamins »), au racisme (« Faudra bien que tu te foutes dans l’crâne qu’Ahmed est un prénom français »), critique « l’humanisme à l’anglo-saxonne », « ceux qui censurent les paires de seins pour mettre des guerres en direct » dans le virulent Peuple manifestant, s’insurge contre la finance (« Il est plutôt vachement français / Du genre courtier costume banquier / Mon terroriste »), etc. Aucun travers de notre société consumériste n’échappe à Saez dans ce disque, sans doute l’un de ses plus pessimistes et de ses plus violents. On y entre d’ailleurs difficilement, peut-être parce que l’on veut fermer les yeux (pour vivre vieux ?) sur ce qu’il pointe du doigt, peut-être encore parce qu’il paraît constamment dans l’excès. Or – et c’est ce qui dérange – est-il vraiment dans l’excès ? Si avec ces diatribes Saez n’invente pas l’eau chaude, il a le mérite d’être resté fidèle à ses idéaux de jeunesse et d’avoir conservé la hargne de ses vingt ans. Cette loyauté, à l’heure des vestes qui se retournent et du cynisme roi, est une richesse que le public français aurait tort d’ignorer.   

C’est d’ailleurs cette fidélité à lui-même que Saez revendique dans L’humaniste, qui ouvre le second opus de l’album, Lulu : « Je resterai toujours cet humaniste / Qui croit que nous sommes tous égaux / […] / Je resterai de ceux qui luttent / Toujours pour cet humain qui croit ». Plus doux, nouvelle réminiscence de son premier triple album, Lulu est composé de longues balades à la guitare ou au piano sur les amours mortes, baignées dans la mélancolie qui l’a toujours accompagné et qui lui a fait écrire ses plus belles chansons. On retrouve l’éternel champ lexical du chanteur qu’il transporte comme un marchand de mots dans chacune de ses musiques. Ce que l’on pourrait d’abord prendre pour un vulgaire recyclage de ses anciennes chansons est, en réalité, le sceau d’un artiste qui a sa place parmi les plus grands et dont de nombreuses chansons figurent parmi les plus belles de la chanson française. Deux titres font étonnamment penser à Renaud (bien que le style soit éminemment propre à Saez) : Lulu, aux airs de Manu, et Ma Gueule, que Saez semble adresser à sa fille (s’il en a une ?), qui fait songer aux chansons que Renaud a lui-même écrit pour sa fille. Plus surprenant encore, la chanson Pleure pas bébé qui, pour le coup, marque un réel changement de style ; au point que certains se demandent si elle ne serait pas teintée d’ironie. Enfin, dans Putain ma vie, Damien Saez fait l’aveu d’une lassitude qui ne transparaît pas nécessairement dans le reste de l’album : « Putain ma vie / A ressasser toujours les mêmes discours pourris / A attendre le jour où tout ça sera fini ». Saez semble préparer le terrain d’une retraite à venir : son prochain album, qui paraîtra en décembre 2017, s’appellera par ailleurs Le dernier disque. Ainsi, le Manifeste serait-il l’ultime projet prolifique de cet artiste ambitieux, un moyen de terminer sa carrière en beauté ? 

S’il est difficile de dire si le Manifeste remplit sa mission – les quelques court-métrages projetés lors des concerts, sortes de poèmes audiovisuels, étant, certes, intéressants mais certainement pas une quelconque révolution ou un quelconque « Nouvel Art » –, il faut reconnaître que le triple album se clôt en beauté avec le disque Les bords de Seine. Abandonnant la guitare pour se consacrer au piano dans la totalité de ce disque, Saez fait (à nouveau) preuve de réels talents de compositeur. Le magnifique Tristesse, d’une durée exceptionnelle de seize minutes, est à la fois l’ouverture et le faîte des Bords de Seine. S’ensuivent trois autres compositions dans lesquelles Saez ne fait chanter nulle autre voix que la voix claire du piano, avant de rechanter sa mélancolie dans les cinq derniers titres de ce triple album et d’en faire, de sa mélancolie, un chef-d’œuvre (Notre-Dame Mélancolie) et des pépites (En Bords de Seine). 

Lulu est un album d’une grande qualité et d’une riche diversité. De la rage du premier disque à la douce mélancolie du dernier, ce triple album est l’apogée sublime d’un Manifeste dont je peine cependant à discerner le but. Le 24 mars dernier, Saez était au Zénith de Lille pour un concert de quatre heures au cours duquel il a, semble-t-il, fait don de tout son être. Pour la première fois, je n’y étais pas. Je le regrette. J’espère avoir de nouveau l’occasion d’aller à la rencontre de cet obstiné magnifique. Près de vingt ans après ses débuts, Saez n’est plus assez jeune pour être jeune et con et pas assez fou pour être vieux et fou ; près de vingt ans après ses débuts, Saez est un vieux con, mais un vieux con splendide. Et à ceux qui me disaient « Saez chante avec le nez », je ne sais pas pourquoi je n’ai jamais répondu : « Non, il chante avec ses tripes ». 

N. Ruffin